Le crime du comte Neville

Je vous en parlais dans un précédent post, j’adore les fictions qui fonctionnent sur une idée toute simple mais juste géniale.

C’est le cas de ce court roman d’Amélie Nothomb inspiré d’une nouvelle d’Oscar Wilde.

 

Il n’a rien d’un polar, bien sûr mais… il y a un mort, quand même ! Et une forme d’enquête ! Qui prend des tournures aussi délicieuses qu’inédites…

L’idée géniale du roman

C’est de faire exactement l’inverse de tout ce qu’on trouve généralement dans les histoires criminelles. Car une voyante prédit au comte de Neville qu’il va tuer un de ses invités à la garden party qu’il va donner quelques jours plus tard dans son château.  Et Neville y croit à mort, si j’ose dire.

Autrement dit, le  lecteur avide de mystère et de suspens ne commence pas l’histoire avec un meurtre qui a déjà été commis et dont il ne connaît pas le coupable, mais par un homicide à venir dont il connaît l’auteur. Il y a bien une énigme, mais qui se présente sous une forme inhabituelle :

Comment cette prédiction va-t-elle se réaliser ? Qui va être la victime ?

Ce sont les questions que se pose le comte lui-même, résigné dès le départ à ce que cette prédiction se réalise. Et Dame Nothomb se charge d’y répondre à sa manière. 

Un nouveau genre littéraire est-il né en 2015 sans que nous ne nous en apercevions ?

Car en fait, ce postulat de départ « on sait qu’un meurtre va être commis et on sait par qui, mais on ne connaît ni la victime, ni les circonstances, ni le mobile » pourrait être développé de millions de manières différentes !

Tout comme le postulat initial « un meurtre a été commis, mais on ne connaît ni les circonstances, ni l'assassin, ni son mobile » est devenu la toute basique base du roman policier qui a déjà donné des millions de fictions différentes.  

Mais revenons à Amélie et ses nobles héros belges

L’intrigue se déroule sur le très court laps de temps séparant la prédiction de sa réalisation. Que va-t-il se passer durant ces quelques jours ? Rien de ce qu’on imagine à priori. 

L’auteure a pris grand soin de ne pas se laisser piéger par la banalité. Pas de scénario machiavélique ou de mécanique à chausse trappe à analyser, et rien de bien profond dans le propos non plus d’ailleurs. Mais tout simplement deux principes directeurs imparables, le premier étant qu'à chaque étape du récit arrive un développement qui n’est pas celui auquel nous nous attendions à priori, et le deuxième consistant à alléger le récit au maximum. Rien de plus, ni de moins, et comme le pitch était de toute façon original, ça fonctionne encore mieux.

Le roman est très court, et c’est bien

Avec des personnages forts, mais croqués de quelques traits, sans trop entrer dans leurs profondeurs, des tonnes de légèreté, des situations inédites, des références culturelles qui donnent de la dignité à l'ensemble et toujours beaucoup de grâce, dame Nothomb pratique un art de l’épure qui consiste à se débarrasser de ce qui pèse pour ne garder que ce qui brille.

Et c’est pourquoi, si vous croisez ce crime du comte de Neville sur votre chemin, je vous conseille sans réserve de passer une soirée avec lui…

Propriétés privées

Pascale Fonteneau a une démarche très personnelle

Son style unique peut déplaire, voire déconcerter, ou peut-être décevoir : elle semble avoir fait le pari de trahir délibérément cette bonne vieille règle élémentaire de la fiction qui consiste à provoquer chez le lecteur (de polars) une certaine exaltation afin de lui garantir une expérience de lecture satisfaisante, et ce grâce à un suspens insoutenable, des scènes d’action haletantes, des situations rocambolesques, des rebondissements inattendus, des personnages hors-norme etc etc etc.

 

Rien de tout cela ici : elle s’est éloignée des standards pour écrire des romans policiers d’une autre manière. Voie qui consiste à disséquer la banalité, la médiocrité, le quotidien en les désenjolivant,  mais aussi en égratignant allègrement tout ce qui peut l’être.

Le pitch

Suite à un cambriolage, les habitants, pour certains retraités, du « lotissement des fleurs » patrouillent tous les soirs en voiture dans leur quartier en espérant décourager toute intrusion.

Parmi eux, Henry Frot, parfait anti-héros amené lors d’une de ses rondes nocturnes à dissimuler le cadavre d’un inconnu trouvé par hasard…

Sachant qu’il aurait dû contacter la police, Henry a peur d’être découvert, voire même accusé, ce qui le pousse à essayer de comprendre ce qui s’est passé afin de pouvoir se protéger.  Ce qui menace ce pauvre Henry, c’est l’inconnu. Et ce qui pourrait le protéger, enfin du moins le croit-il, serait d’en savoir plus.

On ne se souviendra pas de l’histoire, mais de la manière dont elle est racontée

L’intrigue policière elle-même, qui va se révéler ici d’une banalité totale, est à l’image de n’importe quel petit fait divers de quartier.

Mais il est relaté d’une manière singulière.

A l’image de la simplicité volontaire chère aux adeptes de la décroissance, Fonteneau cultive un style très minimaliste. Son humour est glacé, elle ne s’implique guère émotionnellement, conservant tout au long du roman un flegme qu’elle doit à sa précieuse position d’observatrice. Sa seule fantaisie consiste finalement à truffer son récit d’expressions convenues vieillottes à souhait qu’elle utilise pour tourner ses personnages en dérision.

Je me suis fait la réflexion qu’elle ne doit pas beaucoup aimer les gens, Pascale. C’est stupide, après tout je n’en sais rien, peut-être a-t-elle un regard totalement différent sur l’humain dans la vraie vie.

Mais ses personnages, elle les flingue. Elle se fout de leur gueule ! D’ailleurs, elle finira par les traiter de tarés, en dernière page, ce en quoi elle n’a pas tout à fait tort.  

Je ne pourrais pas dire qu'on est emporté par l'histoire quand on lit ce roman. Mais la démarche littéraire de Pascale Fonteneau, cette façon de décrire si distanciée, froide et extrêmement caustique me plaît. Il se pourrait que je vous en parle encore de temps en temps...

Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage

Le titre français attire l’attention, évidemment. Mais ce qui m’a poussée à explorer ce roman de L.C. Tyler qui débute par un post-scriptum, c’est sa première phrase, justement :  

Vous vous en serez sans doute aperçu par vous-même : juste au moment où vous pensez avoir commis le crime parfait, les événements prennent fort injustement une fâcheuse tournure.

 

Voilà de quoi mettre en appétit tout lecteur de polar qui se respecte, vous ne trouvez pas ?

Tyler a un humour très british absolument irrésistible, un style à la fois très classique et très personnel et son bouquin est truffé de répliques qui font mouche.

Mais l’humour n’est pas son seul atout

On est ici dans un pur roman d’intrigue à l’anglaise avec enquêteurs dépourvus de vie sexuelle mais pas d’esprit de déduction et brouillage de pistes à tous les étages.

Comme d’autres fins limier britanniques avant eux, ils boivent du thé et se posent parfois de bonnes questions : le premier est Ethelred, écrivain de polar et narrateur dont l’ex-femme semble s’être suicidée, sauf que cette hypothèse ne le convainc pas… La seconde, son agent littéraire, se nomme Elsie et porte sur le monde un regard délicieusement désenchanté.  

Rapidement, une colle surgit : pourquoi Géraldine, l’ex-femme d’Elthered, est-elle venue depuis le nord de Londres jusque dans le Sussex pour se suicider ? Dès lors des « détails qui ne collent pas » vont s’accumuler, poussant l’écrivain et son agent à essayer de comprendre...

Sous la légèreté, une intrigue redoutablement bien construite

Cette rigueur sous-jacente est importante car sans elle, les répliques drôles mais un brin creuses, cette « mise en scène de l’anglais par lui-même », perdraient vite de leur caractère jouissif pour devenir lassantes.

Heureusement, l’histoire est suffisamment touffue et bourrée de détails pour que je sois incapable de la résumer de mémoire. On sent bien qu’on est dans une logique qui nous échappe ! Mais impossible de savoir où est le truc. Le puzzle ne prendra son sens que lorsque les éléments disposés par Tyler vont se réorchestrer dans un final brillant et parfaitement inattendu.

Etrange suicide est un livre délicieux

Qui change agréablement de la noirceur du monde du polar. Idéal à lire un jour de Noël quand on a fait semblant d’être malade pour échapper au sempiternel repas de famille, ou alors un quinze août à Paris…

L.C. Tyler a écrit d’autres opus qui portent en français des titres aussi enviables que descriptifs : « Homicides multiples dans un hôtel miteux de bords de Loire » et « Mort mystérieuse d’un respectable Lord anglais dans la bibliothèque d’un manoir Tudor du Sussex ».

Parfois, je me demande si le roman à titre interminable ne serait pas un genre littéraire à lui tout seul.

Les fantômes de Belfast

Certaines histoires partent d’une idée de base, un principe conducteur parfois tout simple mais Juste Génial. C’est le cas des Fantômes de Belfast, premier roman de l’Irlandais Stuart Neville, plusieurs fois primé. Je l'ai lu d'une seule traite par un dimanche pluvieux. Un bouquin qu'on ne lâche pas de la première à la dernière ligne, quelle que soit la météo, ça mérite qu'on s'y attarde.

Comme toujours lorsque je suis captivée par une fiction, j'ai eu envie de comprendre pourquoi. Je parlais plus haut de la mécanique du texte, car elle est assez ingénieuse et je crois qu'au delà du sujet, c'est elle qui donne sa singularité à cette histoire, qui, on va le voir, a beaucoup pour elle.  

Un même motif qui se répète plusieurs fois au cours du roman

Gerry Fegan est un ancien tueur à la solde de l’Ira, mis au chômage après les accords de paix signés en 1998. Il va éliminer un à un les commanditaires des meurtres qu’il a commis autrefois pour que les fantômes de ses victimes, qui le hantent, le laissent (dormir) en paix.

12 fantômes en tout, appelés les suiveurs, que Fegan est le seul à voir et qui disparaissent de ses visions les uns après les autres lorsqu’il élimine celui qui a demandé leur mort.

L’intrigue pourrait être prévisible, elle se contente d’être implacable

Cette mécanique qui va se répéter d’un assassinat à l’autre, est la colonne vertébrale du roman. Elle le rythme et le structure de la première à la dernière ligne. Mais sans jamais tomber dans la monotonie, puisque chacun des meurtres apporte son lot de péripéties et de révélations. Ainsi, Gerry et la femme qu'il aime, Marie, vont finir par se trouver dans la ligne de mire de ceux qu’il doit éliminer.

Et à part la mécanique ?

En y regardant de plus près, on se rend compte que plusieurs éléments font de Fegan un héros qui sort de l'ordinaire. Pour commencer, il n’a pas vraiment le choix : il est contraint de s’exécuter, sous peine de vivre dans l’enfer psychologique jusqu’à la fin de ses jours. Ensuite, ses cibles lui sont désignées par les suiveurs. Ce n’est pas par volonté de se venger qu’il  exécute ses anciens employeurs, mais pour se débarrasser de ses propres tourments. Et ça évidemment ça change tout.

Gerry apparaît donc comme un tueur sans haine, en quelque sorte victime du pouvoir qui est le sien, cette maudite capacité à donner la mort efficacement et sans états d’âme.

Nous avons donc là un personnage complexe et torturé à souhait, bien plus riche et crédible qu’un justicier vengeur lambda. Sans que Neville s’étale outre mesure sur ses souffrances d’ailleurs, mais peu importe, car si elles ne se révèlent que très pudiquement, et sans la moindre complaisance, elles sont omniprésentes dans le roman. Comme des ombres qui donnent de l’épaisseur à chaque tableau.

Le fait est que ces fantômes qui harcèlent à Gerry Fegan nous parlent aussi : ils suscitent en nous des images, pas forcément précises, mais suffisamment parlantes pour nourrir le récit.

La folie hallucinatoire de Fegan a un rôle important dans l’histoire

N’étant pas tout à fait responsable de ses actes, Fegan est certes un assassin, mais on le perçoit plus comme une victime que comme un monstre. Puisqu’il éprouve des remords, puisque lui aussi, malgré ses agissements, a un sens de la justice. Puisqu’il souffre. Puisqu’il tombe amoureux. Puisqu’on veut sa peau.

Cette folie fait de lui un être à part. Elle apparaît comme une sorte de sixième sens qui le guide, au-delà des apparences, vers la vérité et la rédemption. En effet, cette folie se manifeste par la présence des suiveurs dans l’univers psychique de Fegan. Suiveurs qui visiblement, en savent plus que lui, mais ne l’oublions pas, émanent directement de son inconscient... D’élimination en élimination, ils vont le conduire à la découverte d’une ultime vérité.

Enfin, le récit est fait de contrastes qui s’équilibrent

Tout d’abord il y a son dosage juste entre action et sentiments. Car si le texte est émaillé de brutalités et de violence, il s’attarde aussi sur les sentiments que Fegan éprouve envers Marie, sorte de princesse déchue rejetée par le clan et qu’il met en danger tout en voulant la sauver.

On le voit, un mélange d’originalité et de respect des codes du noir sont ici à l’oeuvre. Un dernier contraste donne à ces fantômes de Belfast une aura particulière : l’histoire avance dans une ambiance si cauchemardesque qu’elle en devient irréelle, mais avec comme contexte la réalité politique de l’Irlande des années 2000 qui sortait  de trente années de guerre, avec tout ce que cela suppose de places à prendre, de comptes à régler et de dérives mafieuses…

Il y a une enquête dans ce roman noir, dans la mesure où une vérité doit éclater, car Fegan, et nous sommes de son côté, a besoin d’elle pour renaître. L’interrogation est d’abord sous-jacente, puis devient perceptible et enfin prend la première place lorsque Gerry commence à essayer de comprendre ce qui s’est réellement passé.

Pourquoi lui a-t-on commandité ces meurtres ?

Pourquoi a-t-on voulu qu’il tue des innocents ?

Nous voilà arrivés à la fin du roman. Les suiveurs ont presque tous disparu… Presque, car le dernier d’entre eux réclame son dû, l’ultime assassinat qui clôturera les comptes à tout jamais. Qui gagnera, l’amour ou la mort ? Qui sera le dernier cadavre de cette histoire ? 

Vous l'avez compris, j'ai adoré ce bouquin et je ne peux que vous conseiller de le lire. Mais peut-être est-ce déjà fait ? 

Le Capital (pas celui-là, l'autre)

Le Capital de Stéphane Osmont est un bouquin dont on se souvient.

C’est d'ailleurs ce qui me donne envie d’en parler. Tant de romans et de films oubliés sitôt terminés ! Ils n’étaient pas mauvais, et même assez agréables. Pourtant, ils ont disparu de mon univers mental aussi vite qu’ils y étaient entrés.

 

Alors pourquoi cette histoire-là, justement, m’est-elle restée en mémoire ?

Marc Tourneuillerie vient d’être nommé à la tête d’un grand établissement financier. Sa mission : augmenter drastiquement les dividendes perçus par ses actionnaires pour faire grimper ses propres revenus. Mais au fur et à mesure qu’il accomplit sa tâche et s’enrichit, Tourneuillerie voit sa vie personnelle prendre de bien mauvais chemins de traverse…

Osmont a bien connu le monde dont il parle

Et ce qui est intéressant, c’est justement de voir comment il le rend dans son roman. Comment il le transforme. Il aurait pu se contenter d’être précis et fidèle à la réalité au sens strict du terme, mais au contraire, ce quotidien qu'il a si minutieusement observé, il en fait du grand spectacle. Les situations tragi-comiques se succèdent, devenant au fils des pages de plus en plus excessives et sordides, mais ça fonctionne parce que tout part de la réalité : le plan de départs volontaires, les rapports de couples qui changent, le fils adolescent qui s’enferme avec son ordi, le nouveau riche qui essaie des putes de luxe, « l’optimisation » fiscale…

Au final, le message est assez clair

Stéphane Osmont dénonce l'emballement de la finance actuelle, où la recherche du profit au bénéfice des actionnaires, souvent des fonds de pensions, pousse les décideurs à faire n'importe quoi.

Tout fout le camp ma petite dame ! Et la morale dans tout ça ?

L’auteur semble aussi vouloir nous dire qu’il ne suffit pas d’avoir un poste de dirigeant pour être respectable et un costume sur mesure pour être classe. C’est vrai. Il tend à nous faire comprendre qu’on peut réussir dans les affaires tout en passant à côté sa vie, être à la fois être brillant et raté. C’est vrai aussi...

Finalement, on s'aperçoit que la faillite personnelle de Tourneuillerie, qui s'enrichit pour mieux se saborder, est exactement à l'image de la faillite du monde de la finance où on n'investit plus pour créer des emplois mais pour en détruire.

Monsieur Osmont a un sacré talent pour la caricature au vitriol. Et il sait aussi donner à des situations finalement assez ordinaires une allure tout à fait extraordinaire.

Un bon livre, un mauvais film

Costa Gravas a fait une adaptation du roman au cinéma. Elle est aussi pâle que le livre est haut en couleurs, aussi maladroite que le bouquin est habile. Bref, le cinéaste n’a pas su rendre à l’image la démesure du texte, il n’a jamais approché les milieux dont il parle et tout y sonne faux de A à Z.

La nuit sauvage

Une histoire vraie qui se dévore comme un polar

Lors de leur traversée de l’Amérique à vélo, deux sages étudiantes de Yales, Terry et Shayna, sont victimes d’une violente agression dans un parc où elles passent la nuit. Elles survivent, mais le coupable n’est pas identifié et l’enquête abandonnée. Quinze ans plus tard, Terry Jentz va trouver le courage de partir chercher la vérité sur les lieux du crime…

Cette Terry-là est celle qui n'a pas encore vécu l'horreur.

Cette Terry-là est celle qui n'a pas encore vécu l'horreur.

« Pourrai-je jamais donner un sens à ce qui longtemps est apparu comme un acte insensé, un acte dénué de logique, sans motif ? Y avait-il seulement un pourquoi ? », écrit-elle. D’ailleurs, un flic de la région emploiera le terme de « crime gratuit ».

Son enquête commence par un voyage dans ses souvenirs

Elle évoque cette amitié particulière qu’elle ressent pour Shayna. Puis s’étend assez longuement sur ces petits faits avant-coureurs du drame auxquels elle ne prête pas attention sur le moment, mais qu’elle percevra a postériori comme des avertissements répétés qu’elle n’a pas su interpréter.

Ainsi, lorsque Terry et Shayna arrivent à Cline Fall,  un parc totalement isolé dans l’Oregon, Terry insistera pour y rester dormir, sans tenir compte ni du danger, ni de la réticence de Shayna… (Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’elle reproduit alors exactement le comportement de son père, qui lui a autorisé ce périple sans tenir compte de ses dangers potentiels et contre l’intuition de sa mère qui pressentait le drame…)

L’agression a lieu en pleine nuit, alors qu’elles dorment

Pour Terry, le traumatisme est extrême, tant physiquement que psychologiquement et d’autant plus terrible qu’elle n’en n’a que des souvenirs partiels et que Shayna, qui a partiellement perdu la vision, la rejette et ne veut pas se souvenir…

Après une longue période de déni du traumatisme, Terry va finir par comprendre qu’elle ne peut pas continuer comme ça. Elle va donc tenter de retrouver l’auteur de son agression.

Entre 1992 et 1997, Terry fait de nombreux séjours dans l’Oregon

Elle reprend son dossier à zéro, rencontre les flics de l’époque et recherche de nouveaux témoins, de nouvelles pistes.

Vingt ans après, tous se souviennent parfaitement de son histoire qui semble avoir marqué au fer les habitants de Cline Fall. C’est une petite communauté, tout le monde se connaît et il y a de fortes chances pour que les souvenirs des uns et des autres la mènent au coupable. Alors elle s’acharne.

Des témoins, elle va finir par en trouver

Mais après être restée si longtemps dans l’errance ! Lorsqu’on lui parle enfin d’un suspect possible, elle ne le reconnaît pas. C’est un homme extrêmement violent envers les femmes, il a déjà de nombreuses exactions à son actif. Pourquoi passe-t-il systématiquement entre les mailles du filet alors qu’on aurait largement de quoi l’inculper ? Un dernier témoin va révéler à Terry une vérité d’une violence inouïe.

Au milieu du bouquin, j’ai compris qu’en écrivant,  Terry a remplacé le procès qui n’aurait jamais lieu

Elle a mené l’enquête, reconstitué et exprimé les faits avec une rigueur absolue, et retrouvé le coupable comme l’auraient les meilleurs professionnels. Par son livre, elle a rendu justice.

Sa justice à elle passe avant tout par la justesse

Etudiante à Yales devenue par la suite scénariste de renom, Terry Jentz a d’immenses dons d’écriture. Sa parole est véridique, son analyse d’une qualité et d’une finesse rares. Sa quête de sens passe par l’expression de son ressenti à chaque stade de sa terrible histoire.

C’est ce qui fait de son récit un document exceptionnel.

Baby Leg (m'a tuer)

Ou plus exactement, ce petit roman d’Evenson sorti en 2011 m’a scotchée. Baby Leg, c’est l’histoire complètement délirante de Kraus, tueur amnésique et manchot pourchassé par son psychanalyste, qui reçoit régulièrement les visites d’une bien étrange personne, laquelle donne son titre au roman. 

Evenson a une façon très particulière d’écrire

De conduire le récit, d’utiliser les mots, de les sortir de leur gangue conventionnelle pour leur donner une saveur, un poids nouveaux. C’est apparemment très simple, mais les phrases courtes, le vocabulaire du quotidien, il les utilise d’une manière vraiment unique. Et il a eu une idée merveilleuse pour faire sortir son histoire du rationnel dès le début.

Son héros, Kraus, ne comprend pas ce qu’il lui arrive

Il tue des gens sans le moindre mobile et ils réapparaissent bien vivants, il en rencontre d’autres qui ont l’air de le connaître alors que lui ne les reconnaît pas, se demande si dame baby Leg est réelle ou si c’est une vision... Bref, l’intrigue est riche d’images étranges et fortes, d’humour noir et de situations insolites plus troublantes qu'effrayantes.

Baby Leg est un voyage perturbant mais séduisant en perte de repères

Le lecteur n’a pas grand-chose à quoi se raccrocher, et semblerait-il, le héros non plus. Les frontières entre le rêve et la réalité se sont effacées, l'intrigue « circulaire » revient sans cesse sur elle-même, comme dans les vrais rêves, ceux qu’on fait la nuit. Je ne sais pas comment Evenson a réussi à opérer ce brouillage total des pistes, à ne pas céder au rationnel, mais c’est très fort.

On espère apprendre qui sont vraiment les personnages

Comprendre ce que tout cela veut dire, dans quoi notre héros s’est embarqué...  Il n’y aura pas d’élucidation au sens propre du terme, pas d’éclairement logique, mais, quand même, une résolution, une forme d'aboutissement dans les relations de Kraus et Baby Leg, qui te laisse un peu perplexe, comme lorsqu’au milieu de la nuit un songe inexplicable te réveille.

Si vous vous intéressez à l’univers onirique, à l’irrationnel et que vous avez l’occasion de mettre la main sur Baby Leg, alors foncez, car ce petit opus d’un grand auteur en vaut vraiment le détour.

Dieux de la pluie

Avez-vous déjà eu l’impression d’embarquer à bord d’un roman plus que de le lire ?

Les bouquins de James Lee Burke sont des voyages où le plus important n’est pas la destination, mais le trajet lui-même.

L’intrigue, sinueuse à souhait, commence par un coup de fil anonyme

La police est ainsi informée du meurtre de neuf jeunes femmes entassées à l’arrière d’un camion. Mais elle ne sait pas qui a passé l’appel. A partir de là, de nombreux personnages vont entrer en scène : Pete, jeune vétéran d’Irak et son épouse Vikky, serveuse et chanteuse occasionnelle dans un bar du coin, Hackberry et son adjointe Pam, duo de flics aux relations complexes, Nick, patrond’un night-club versé dans le proxénétisme et sa bourgeoise Esther, mais aussi les services de l’immigration, une colonie de gangsters à motos, quelques kilos de poudre et un méchant surprenant : le Prêcheur.

Tout le monde cherche quelqu’un dans cette histoire

Bien sûr, les policiers sont sur la piste des coupables, mais il y a aussi aussi un commanditaire qui veut se protéger, des coupables qui cherchent des témoins et des témoins qui cherchent à rester en vie… Et comme à peu près tout le monde est fâché avec à peu près tout le monde, le risque de grabuge est maximal.

Pourtant, il n’y a pas que de l’adrénaline et du sang

Burke a une manière bien à lui de s’immerger et de nous entraîner dans les méandres du récit. N’attendons pas une intrigue resserrée sur l’action : le bougre aime prendre son temps, et ne sacrifiant jamais l’inspiration à la structure, il réconcilie les amateurs de polar avec la poésie. Oui, la poésie.

Bien sûr, l’intrigue avance !

Mais en prenant des chemins de traverse, car Burke aime les histoires dans l’histoire. Tranches de vie, moments de contemplation, états d’âme mélancoliques, plaisir facile des bonnes répliques aussi… il ne censure rien au profit de la scène utile et tourne autour de ses personnages sans jamais les disséquer, les cerner, les réduire. C’est peut-être ce qui leur donne cette aura particulière.

Le Prêcheur par exemple, méchant charismatique et cinglé, n’est pas analysé par le roman mais livré tel quel, dans toute l’ampleur de sa décadence. Excellent personnage obsédé par une raison supérieure, il pratique une sorte de justice, mais selon ses propres critères, ce qui peut le rendre assez imprévisible…

 Il y a une image que j’adore dans ce roman

Celle de ces Dieux la Pluie qui ne viennent plus parce que plus personne ne croit en eux. C’est beau et c’est bien vu.

Moi je crois qu’il faut croire…

L'Offense

"Peut-on gagner sa vie sans être mafieux quand on naît dans les quartiers populaires de Naples ?"

Je ne savais pas du tout ce qui se cachait derrière cette phrase de la 4e de couv., mais elle m'a donné envie de lire le livre.

Le héros, Gennaro, n'a pas vraiment choisi son destin

On dirait que Don Rafele, le parrain du quartier, l'a pris sous son aile alors que le jeune homme se serait bien passé de sa bienveillance. Mais quand on lui propose de travailler pour « l'organisation », Gennaro ne peut que s'empresser d'accepter : il vaut mieux être un mafioso vivant qu'un macchabée honnête…

Il officiera donc sous la surveillance d'un des hommes du parrain, Paolino

Et le suivra dans ses équipées les plus folles, jusqu’à se perdre lui-même (Heu... J'ai du mal à qualifier les équipées de Paolino, lis le bouquin et tu comprendras). On comprend bien que notre apprenti mafioso ne peut pas éviter certaines situations, même s’il ne les recherche pas (lis le bouquin…), car il a toujours le souci de plaire suffisamment pour ne pas se faire... Comment il dirait ça, Gennaro ? Assassiner ? Non, trop sobre. Refroidir ? Pertinent, certes, mais un brin standard... Zigouiller alors ? Il n'y aurait pas un synonyme plus napolitain ?

Car ce qui fait tout le charme du roman, c'est le langage haut en couleur du héros narrateur. Celui d'un petit gars du sud qui vous en raconte des vertes et des pas mûre avec un accent pas possible. L’auteur dit d’ailleurs qu’il avait envie de parler de Naples, de mettre la ville au centre de son histoire.

Tout est dans la manière de le dire, on le savait

L'Offense, roman noir et ensoleillé, en est une brillante preuve.

Ce qui est curieux, c’est le décalage entre l’histoire et la manière dont elle est racontée. Car Gennaro, malgré tout ce qu'il vit, garde une certaine fraîcheur. Stupéfiants, meurtres (et encore, je ne te raconte pas tout !), tout ça devrait être insoutenable, et ça ne l’est pas. Les scènes les plus terribles, les pulsions les plus noires, Gennaro les décrit avec une irrésistible fausse candeur. Presque incrédule, il nous les raconte comme si tout arrivait à un autre lui-même... et avec un sens de l’humour totalement irrésistible. Honnêtement, j’ai plus souvent eu envie de rigoler que de pleurer en lisant

228 pages d’une grande liberté d'écriture

Où l'auteur ne se prive pas de digresser et de se lâcher dans des scènes complètement archi-dingues tout en retombant toujours sur ses pieds. On sent que Francesco de Filippo était à fond dans son personnage et que c'est ce qui lui a permis de garder la cohérence de son récit.

Sombre, d’accord, violent forcément, mais surtout débridé, érotique et souvent hilarant, tel est l'Offense. A apprécier sans modération, donc, mais en évitant de le laisser traîner sous le nez de sa petite soeur...